Quand une plume vous parle…

Vous connaissez ce sentiment ? Celui qui vous envahit à la lecture de quelques mots, de quelques lignes, qui vous font frissonner et vous dire C’est exactement ce que j’ai déjà pensé, c’est exactement ce que j’aurais voulu pouvoir écrire !… ?

… Sylvain Tesson m’a apporté ce petit bonheur-là, récemment, avec cet extrait que je cite – attention, TALENT… !

« Indifférente aux refrains, une vieille dame, vêtue de laine mauve, donnait du grain aux oiseaux en murmurant des gentillesses, à l’ombre de la statue de Charlemagne. Elle avait un visage de carlin et ses yeux globuleux étaient lubrifiés par un larmoiement qui ne devait plus rien au chagrin. un prurit lui irritait les glandes lacrymales qu’une existence décevante avait vidées. Quelques pigeons mêlaient leur anthracite au nuage des moineaux. Il regarda ce pauvre être humain. La femme avait du choyer un mari, tenir à bout de bras une maisonnée, tendre ses mamelles à des gosses insatiables, éponger ses larmes dans des linges impeccablement propres et, à présent, cette troupe qui l’avait voracement tétée lui accordait à peine l’aumône d’un coup de téléphone à Noël et la laissait se consumer, avec les oiseaux publics pour seule compagnie. Et elle, elle distribuait le grain avec la même patience, avec le même dévouement que la pâtée, hier, à ses mômes envolés. »

- Sylvain Tesson (S’abandonner à vivre)

old lady feeding birds - Sarajevo, Bosniak-Croat

(photo http://www.travelblog.org/Photos/4878991)

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Une réponse à Quand une plume vous parle…

  1. Bertrand dit :

    C’est en effet un texte magnifique. Je vous remercie de l’avoir numérisé pour moi, ça m’a évité de le recopier pour le transmettre à des amis. Paresse incompatible avec la philosophie de Tesson, me direz-vous et vous aurez raison !
    Je prends un plaisir toujours renouvelé à la lecture de cet auteur un peu fêlé (au sens d’Audiard), depuis ma découverte de « Dans les forêts de Sibérie ». Vivacité mêlée de nostalgie, morale salutaire sans moraline, formules percutantes d’un pamphlétaire fragile, d’un animal sauvage souvent blessé, jamais abattu.
    Il est à l’opposé de moi et cependant, j’adore lire la prose rafraîchissante de cet écorché qui me fait aimer tout ce que je déteste : le froid, le vent, l’inconfort, le risque et la précarité. Miracle de la littérature, encore.
    Bien à vous
    Bertrand

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