Le syndrome de Diogène

On dit qu’à ce moment-là toute votre vie défile en accéléré devant vos yeux.

Bah. Je ne vois rien.

Il faut dire que ma vie n’a pas présenté beaucoup d’intérêt – surtout ces dernières années. Le programme tourne à vide, sans doute.

Quoiqu’il en soit, je n’aurai sans doute plus longtemps à attendre.

 

Le jour se lève ; je le vois à la clarté qui perce au travers de la tranchée. Et c’est hier matin que c’est arrivé. Je me le rappelle parce que j’allais apporter la pâtée aux chats, et que leur panier est au fond de la chambre – au bout de la tranchée.

Je commence à avoir des crampes. C’est pas que je bouge beaucoup d’ordinaire, mais l’immobilité forcée, ce n’est pas dans mes habitudes non plus. J’ai surtout très soif.

Guère finaud de ma part d’avoir voulu passer alors que je savais que ça allait s’écrouler un jour ou l’autre – depuis que j’avais tiré de la pile ce Jardin des Modes de 47 qui dépassait un peu et que j’avais eu envie de relire, celui avec le New Look de Dior en couverture. On est trop sentimental, tiens. Qu’est-ce que j’en avais encore à faire de ces images, moi qui traîne dans le même peignoir depuis des années.

N’empêche, elle m’allait bien, cette robe, quand je défilais avec sur le podium pour l’élection de Miss Touraine. On me l’avait prêtée, juste pour la soirée, et je n’oublierai jamais les flashs des photographes et les regards des hommes. Ça, au moins, je l’ai vécu, c’est à moi, et peu m’importe si personne d’autre ne s’en souvient ou si je ne le revois pas en boucle. C’est mon moment de gloire. J’ai été la reine, un soir.

Ce soir, à demi enfouie sous les piles de journaux et les coupons de tissus, je suis la reine des imbéciles. La tranchée menaçait de s’effondrer depuis assez longtemps pour que j’y fasse attention ; j’avais décidé de déplacer le panier des chats mais avec le fauteuil roulant, ce n’est pas facile, et puis peu importe où ils dorment, chez moi ils trouvent toujours un coin où se reposer. C’est juste que je ne pouvais plus guère prendre le risque d’aller tout là-bas leur apporter leur pâtée, tous les matins.

Mais voilà. Le risque, je l’ai pris, et me voilà bien attrapée.

Les chats sont venus me renifler, se frotter un peu à moi, l’un après l’autre. Je ne sais plus vraiment combien ils sont. Je n’ai plus vu Câline depuis plusieurs semaines. Il doit y avoir quatre ou cinq nouveaux petits, en revanche ; je les entends miauler de temps à autre. Je crois qu’ils sont vers le fond de la chambre, dans les coupons. J’ai toujours su que j’avais raison de ne pas jeter ces échantillons que je glanais ici ou là, que je récupérais ou que l’on me donnait, par charité – Vous allez pouvoir vous faire une nouvelle jupe, Mamie ! Une nouvelle jupe… Ai-je jamais eu besoin de jupes ou de tout autre vêtement ? Mon peignoir me suffit bien. Mais je n’ai jamais refusé ; le tissu, à chaque fois, je le gardais, et j’empilais les pièces de coton, de percale ou de laine les unes par-dessus les autres, là-bas, dans le fond. C’est l’endroit qu’ont très vite préféré les chats et je me félicite d’avoir été prévoyante : ils n’auront pas froid cet hiver, même sans moi.

C’est vrai, je ne jette rien – et alors ? Qui sait si une bouteille, un journal ou un morceau de barquette en alu ne pourra pas servir un jour ? J’ai bien assez de place dans cet appartement pour garder ce que bon me semble. Et puis, mine de rien, tout ce barda me tient chaud, l’hiver, depuis que le chauffage est tombé en panne – il y a deux ans au moins, je crois.

Bon, c’est vrai, il a fallu que j’organise un peu. J’ai condamné certaines pièces quand je n’ai plus pu y entrer : la salle de bains – il me reste l’évier de la cuisine et cela me suffit bien – et la salle à manger – qui viendrait donc dîner chez moi ? La porte de l’entrée est devenue impossible à ouvrir de l’extérieur, mais mes rares visiteurs savent qu’ils peuvent entrer par l’office. Ha ! Si un cambrioleur voulait entrer, il pourrait toujours essayer ! Pas besoin d’alarme ! Ceci dit, bien optimiste celui qui voudrait trouver quoi que ce soit de valeur chez moi.

Avec le temps, j’ai fini par limiter mon espace vital à la cuisine, à ma chambre, et au couloir qui les relie. De part et d’autre des murs du couloir, j’ai mes journaux, mes coupons, et toutes sortes d’autres choses que j’ai empilées au fur et à mesure. Tant qu’il reste de la place, j’empile. Ensuite, je condamne.

Mon seul regret est de ne plus avoir accès aux pièces qui se sont tant remplies que je ne peux plus y accéder. Je crois que c’est dans la salle de bains que j’avais mis ma collection de porte-clés, mes cahiers d’écolière, mes livres de comptes, mes poupées de foire… et mes photos. Oh ! Les beaux albums que j’avais ! Les beaux portraits que le Comité m’avait fait faire, par les studios Harcourt ! Peut-être ai-je gardé une ou deux robes aussi de cette époque. Oui, elles doivent être dans la baignoire, sous leurs housses, avec mon astrakan… ces coquins de chats doivent s’en donner à cœur joie quand ils y passent leurs siestes !

La petite qui vient le vendredi m’a demandé un jour si je n’avais pas envie de les lui montrer, mes belles photos de l’époque. Elle est brave, cette petite. Pas curieuse ; pas fouineuse comme tous ces gens des services sociaux qui vous font croire qu’ils s’intéressent à vous simplement pour venir vous espionner et donner leur avis sur votre manière de vivre. Ils ont vite compris, ceux-là, qu’ils n’auraient rien de ma part, pas un mot, pas une réponse à leurs questions intrusives. Et si les voisins se plaignent, qu’ils viennent me le dire en face. Je serais d’ailleurs bien curieuse de savoir de quelle nuisance ils peuvent se plaindre – je ne sors jamais, et mes chats n’aboient pas, que je sache. Mais je les connais, ces bourgeois de banlieue : il ne leur suffit pas d’habiter un bel immeuble; encore faut-il que leurs voisins aussi soient à la hauteur de leur standing. Je fais désordre dans leur décor. S’ils savaient pas à quel point cela m’indiffère, ils enrageraient davantage encore. Quelles bêtises que tout cela…

Hier donc, elle est restée dix ou quinze minutes comme d’habitude, pas plus. Elle a rangé les courses et la pharmacie, et m’a demandé si tout allait bien, comme d’habitude. Je crois quand même qu’elle ne pose pas la question machinalement et c’est pour ça que je l’aime bien. Je lui ai parlé de la tranchée de la chambre qui chancelait, et elle m’a dit de faire attention. Elle avait l’air inquiet. Elle ferait mieux de se soucier de ses enfants que d’une vieille peau inutile comme moi. Ce n’est pas mon fils qui viendrait me voir chaque semaine comme elle. Sa dernière visite, je m’en souviens : elle remonte à l’an dernier. Il n’avait pas passé le pas de la porte – elle ouvrait encore à l’époque – qu’il avait fait mine de se trouver mal et avait enroulé son foulard de soie autour de son nez et de sa bouche. J’ai feint d’ignorer cette provocation; une de plus de sa part. S’il est allergique aux chats, il n’a qu’à le dire une fois pour toutes. « Maman, tu ne resteras pas ici jusqu’à l’été. C’est intenable ! » a-t-il lancé avant de déguerpir. Je ne l’ai pas revu. Qu’il aille au Diable.

Quelle différence entre lui et son père ! Albert était un homme si gentil, si attentionné. Si élégant aussi. J’ai gardé tous ses vêtements ; il avait de beaux costumes, de marque italienne, et des chaussures anglaises, dont une paire sur mesure, s’il vous plaît ! Quelle fierté lorsqu’il est rentré de Londres ce jour-là ; je me le rappelle bien. Pour moi, il avait une robe de chez Harrod’s – une merveille, tout en crêpe de soie… Elle doit être là-bas aussi, dans le tas, avec ses costumes et les vêtements de Paul. Il n’a jamais voulu récupérer ses affaires, ni prendre celles de son père. Et je préfère, finalement, que tout soit ici, près de moi.

Tous ces souvenirs, je sais qu’ils sont chez moi, même si je ne peux plus les regarder ou les toucher. Certains pourraient sans doute s’effriter sous mes doigts… Mais ils ont fait partie de ma vie, et ils font partie de mon décor ; ils en sont partie intégrante et je n’accepterai pas qu’on me les retire. Jamais.

Le dernier médecin qui a tenté de me faire changer d’avis s’en souvient sans doute encore. Je n’ai pas déserré les dents et ai refusé de signer ses papiers. Il est reparti en haussant les épaules. Peu importe si je l’ai contrarié. J’ai eu mon renouvellement d’ordonnance ; c’est tout ce que je lui demandais.

Mes médicaments… Maintenant que j’y pense, c’est vrai : je ne les ai pas pris hier soir. Ni ce matin.

Quelle heure est-il donc ?

Il fait tout à fait jour maintenant.

Les voisins sont sans doute partis travailler ; ils seront passés devant ma porte avec une moue de dégoût. Comme d’habitude.

Paul ne sait même pas que mon chauffage est tombé en panne.

La petite ne viendra que vendredi prochain – dans six jours.

Les chats ont à manger pour deux jours au moins. C’est bien.

 

Et moi, je ne peux plus bouger du tout.

Je ne vois toujours aucun souvenir défiler. Mais j’ai de plus en plus soif.

***

Ouest-France, novembre 2009 – Angers : Une femme retrouvée morte au bout de six jours.

Le corps d’une octogénaire a été retrouvé vendredi par un démarcheur qui, voulant entrer chez elle, a trouvé la porte ouverte. Madame L … vivait seule dans cet appartement qui s’est avéré, à l’arrivée des secours, encombré du sol au plafond d’ordures ménagères, bouteilles vides, boîtes de conserve, cartons, journaux, le tout enfermé dans des sacs plastique. Le corps a été retrouvé enfoui sous une pile de journaux vraisemblablement effondrée d’une tranchée qui traversait la chambre.

L’odeur épouvantable dont se plaignaient les voisins depuis plusieurs mois était sans doute due, entre autres, à la présence de plusieurs cadavres de chats dont on a retrouvé les restes au milieu des immondices.

Madame L…. souffrait vraisemblablement de ce que les médecins appellent « syndrome de Diogène », une accumulation pathologique d’objets et de déchets.

On ne lui connaissait pas de famille.

        (Nouvelle finaliste aux concours Marais-Page 2009,Lampe de Chevet 2009,
Varaville 2009 et Saint-Jean-de-Braye 2013)

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