Que Ta volonté soit faite

Qu’il en soit fait selon Ta volonté.

C’est par ces mots que Tu es entré dans ma vie.

Ce jour de ma seconde naissance, je ne l’oublierai jamais. C’était celui de mes dix-huit ans.

Au moment où j’ai prononcé mes vœux, j’ai su que Ton amour me guiderait toute ma vie.

Du moins, je l’ai cru.

Je suis né benjamin d’une famille de onze. Mes parents, lui maçon, elle lingère, n’ont guère eu le temps de s’occuper de leurs enfants – et surtout des derniers ; j’ai été livré à moi-même très jeune et c’est à l’église que je cherchais le calme et la sérénité que le foyer familial ne m’offrait pas.

Combien d’heures ai-je passé à genoux devant ton image enluminée, scrutant ton visage où se reflétaient dans le même temps souffrance et extase, priant avec ferveur pour que tu t’adresses à moi ! A moi que personne ne voyait dans cette trop nombreuse famille, à moi qui comptais si peu que je me prenais à penser que personne ne remarquerait mon absence si je disparaissais …

A treize ans, j’ai supplié, du haut de ma toute petite volonté d’enfant, que l’on m’envoie au Petit Noviciat. Les Frères des Écoles Chrétiennes de Saint-Omer le tenaient et m’y ont accepté – ce fut la première grande joie que j’ai pu Te confier : je venais vers Toi, j’étais là, je serais bientôt tout près de Toi ! Tu m’ouvrais les portes d’un avenir que j’imaginais porteur de paix et de félicité. Mais j’étais prêt, aussi, à souffrir pour Toi, si telle était Ta volonté.

J’ai souffert. Mais dis-moi, était-ce vraiment ce que Tu avais voulu pour moi … ?

Le cours préparatoire, puis le cours élémentaire m’ont mené au Grand Noviciat ; et c’est sous le nom de Frère Eucade-Léon que je suis devenu enseignant puis, au fil des années, sous-Directeur et finalement Directeur de l’École d’Abbeville. J’avais trente-huit ans.

Mes vœux, je les avais réitérés chaque année au mois de mai, les premières années. Par la suite, des vœux triennaux suffisaient. Étais-tu donc si sûr de moi, mon Dieu, que Tu pensais ne plus avoir à Te rappeler à moi ?

C’est pourtant au bout de plus de vingt-cinq années passées à Tes côtés et au sein de Ton seul amour que le doute m’a assailli.

J’aimais ces enfants qui étaient mes élèves. De la petite classe, je les menais à la deuxième, puis à la première classe, dans Ton esprit et avec toute la confiance que je plaçais en eux. Ils étaient les petits que je n’avais pas, que je n’aurais jamais.

Charles était l’un d’eux. Un gamin attachant, mais turbulent, dont j’avais pressenti dès le début qu’il pourrait me causer quelque souci. Malgré mon affection pour lui, il s’est avéré quelque peu rebelle aux principes que je tentais d’inculquer à toute la classe, et il menaçait à ce point l’ordre établi que je me suis résolu à rencontrer ses parents ; loin de moi l’idée de m’en plaindre, je ne voulais que leur faire part de mes inquiétudes et solliciter leur avis.

Rendez-vous a donc été fixé pour le samedi suivant, jour de fermeture de l’auberge qu’ils tenaient un peu en-dehors d’Abbeville. J’ai été cordialement invité à venir partager le repas familial.

Je ne l’ai pas vue tout de suite ; elle se tenait en retrait quand je suis entré dans la vaste salle du rez-de-chaussée dans laquelle une unique table avait été préparée pour nous. J’ai noté qu’on avait dressé cinq couverts, et réalisé que j’avais jusqu’alors ignoré que Charles pût avoir un frère ou une sœur.

Les parents de mon élève m’ont accueilli chaleureusement, se présentant successivement : Louis, ancien mireur d’œufs à l’usine de Gravelines, avait le ton jovial et le teint assorti. Sa femme Louise était plus discrète, semblant à tout instant prête à se relever d’un bond s’il s’avérait que, soit son mari, soit moi-même, pouvions avoir le désir de quoi que ce soit. J’ai eu toutes les peines du monde à la convaincre qu’elle pouvait s’asseoir à mes côtés, et même qu’il était souhaitable qu’elle le fît puisque nous allions discuter ensemble de leur fils.

Je n’ai pas eu le loisir de commencer mon discours : une jeune fille est arrivée à son tour du fond de la pièce.

- Émilienne, notre fille aînée, a déclaré Louis, un éclair de fierté dans les yeux, et le simple sourire qu’elle m’a alors adressé a déclenché en moi le cataclysme que je n’attendais pas.

Comment Te la décrire, mon Dieu, sans craindre de T’offenser, et dans le même temps de réveiller en moi de si amères douleurs ?

Et pourtant cette image restera en mon cœur jusqu’à mon dernier souffle : ce front lisse, ce nez fin, ces pommettes hautes et la bouche, ô merveille de fraîcheur, quel ravissement j’ai connu, à mon corps défendant ! Ces boucles noires en cascade dans le dos, ces mains d’enfant qui s’affairaient à me servir, sa simple présence m’envoûtant d’un philtre que je tentais, je Te le jure, de repousser de toutes mes forces … Mais mes forces m’ont abandonné. Tu m’as abandonné, mon Dieu, aux mains du Diable, aux forces du désir, à la puissance de l’amour !

Plus je tentais de résister, plus Émilienne tournait autour de moi, innocente – l’était-elle vraiment ? – et plus je perdais pied. J’ai abrégé la rencontre, assurant Louis de ma confiance en son fils et remerciant Louise pour son accueil. Émilienne m’a salué d’une sorte de révérence qui a achevé de me troubler lorsque j’ai croisé son ultime regard et cru y lire l’invitation qui allait me perdre.

J’ai prié, ô mon Dieu, Tu m’en es témoin, des nuits entières suite à cette rencontre. Jamais je n’avais senti aussi dangereusement proche de moi l’existence de ce désir violent qui m’avait saisi et semblait ne pas vouloir me lâcher. Désir, que dis-je, il s’agissait d’amour, je le sais maintenant. Émilienne avait incarné en quelques secondes à mes yeux la perfection, l’idéal, l’absolue nécessité d’un autre engagement que celui que je croyais le seul possible.

J’aurais pu sauver mon âme si ce coup de foudre – car j’ai bien dû me l’avouer, c’en était un – n’avait été réciproque. Émilienne, à dix-huit ans, était tombée folle amoureuse de l’ecclésiastique de quarante-deux ans que j’étais. Et elle me l’a montré ; me l’a répété ; m’a harcelé, jusqu’à ce que je m’avoue vaincu. Les mois qui ont suivi notre rencontre ont été parmi les plus pénibles de ma vie malgré l’idée constante de cette lumière en moi – lumière qui éclipsait la Tienne, mon Dieu, Tu le sais et Tu me le reprochais chaque nuit dans mes cauchemars.

Elle, pendant ce temps, griffonnait des petits mots tous plus adorables les uns que les autres, qu’elle lestait d’un caillou avant de les lancer par-dessus le mur de l’École quand elle savait que j’y surveillais la cour … Il n’a pas fallu longtemps à mon supérieur pour la prendre la main dans le sac et me convoquer pour me demander mes intentions. Je n’ai su que répondre. J’étais perdu.

J’ai demandé un congé d’un mois que j’ai consacré à réfléchir.

Perdu, je l’étais, mais pour Toi. Pour elle, pour nous, c’est un univers qui s’ouvrait ; un monde à découvrir, dont j’avais l’impression d’avoir été tenu à l’écart jusqu’alors. Plus je pensais à ce qui m’arrivait, plus je sentais mes forces reprendre le dessus ; et plus je réalisais qu’il fallait que je décide ce que je voulais faire de ma vie.

Ce fut ma volonté contre la Tienne.

A la fin de mon congé, j’ai donné ma démission à l’École et ai rédigé une lettre à Sa Sainteté. La réponse m’est parvenue de l’Évêché d’Arras. Mon vœu de chasteté était commué en une confession mensuelle et d’autres œuvres de piété et de pénitence quotidiennes, sous réserves desquelles j’étais autorisé à contracter le mariage.

Pourrai-je jamais exprimer la confusion dans laquelle je me suis trouvé projeté, à quarante-deux ans, après ce bouleversement ? Qu’importe : j’ai demandé à Louis la main de sa fille, et nous nous sommes mariés trois mois plus tard.

Prétendre que ma nouvelle vie m’a comblé aussitôt serait Te mentir. Pas un jour ne passait sans que je me demande si j’avais fait le bon choix, et si Tu me comprenais. Je te priais, chaque soir, de me donner un signe de Ton assentiment, ou, si tu le voulais, de m’exprimer Ta colère, mais rien. Tu avais disparu de ma vie comme un mari trompé et offensé. Aucune de mes suppliques n’a semblé digne de T’atteindre.

Alors, j’ai vécu sans Toi. Sans Ta présence et Ton amour, dont je n’avais jamais senti l’indispensable présence alors que j’en jouissais naturellement. A présent qu’ils avaient disparu, je souffrais d’une solitude que je ne pouvais même pas partager – Émilienne ne l’aurait pas comprise et Toi, Tu restais sourd.

Quatre enfants nous sont nés, en cinq ans. Je suis devenu comptable dans une cordonnerie à Béthune. Au moins les chiffres occupaient-ils mon esprit, lui épargnant les regrets et la peur d’avoir un jour à rendre des comptes à Celui dont j’avais un jour promis de respecter la volonté.

Mais la vie est cruelle pour ceux qui tentent les chemins de traverse … Je n’ai pu m’empêcher de deviner la trace de Ta main dans ce qui a suivi. Même si notre différence d’âge peut être mise en cause, si l’usure du quotidien a fait son œuvre elle aussi, les choses n’auraient pas aussi mal fini si Tu n’étais pas intervenu. Avait-elle l’impression de faire ménage à trois ? Elle me reprochait de plus en plus souvent mes bondieuseries et se plaignait du peu de cas que je faisais d’elle, quand je ne souhaitais que son bonheur – j’avais juste appris un peu trop tard, peut-être, comment rendre une femme heureuse, moi qui n’avais dirigé mon amour, jusque là, que vers mes élèves et vers Toi, mon Dieu. J’ai tout tenté pour nous sauver, mais mes efforts ont été vains. Après trop de conflits, Émilienne m’a quitté, emmenant avec elle nos deux filles et me laissant les garçons. Le dernier avait quatre ans.

J’ai élevé nos fils dans Ton amour comme je n’aurais su le faire autrement ; je leur ai appris à Te respecter et à T’adorer comme je l’avais moi-même appris.

Mais je ne leur ai pas confié mes doutes. Ceux qui hantent mes jours et mes nuits depuis le départ de leur mère. Ce blasphème qui couve en mes pensées, cette colère interdite, cette accusation impossible : mon Dieu, as-Tu donc été jaloux ???

Toute ma vie, je T’ai aimé, de toute mon âme, et servi, de toutes mes forces. Nul n’a le droit de le nier – pas même Toi. Fidèle, je Te le suis resté, envers et contre tout. Mais Tu m’as abandonné, parce que je t’avais moi-même préféré une femme, parce que j’avais choisi de vivre un peu moins près de Toi – parce que j’avais contré Ta volonté.

C’est Toi qui a gagné, finalement. Me revoilà comme au premier jour, nu devant Toi. Et seul.

Mais Tu dédaignes jusqu’à mon humilité. Je n’ai plus jamais eu aucun signe de Toi.

J’ai péché par orgueil, et telle est ma punition. Pardonne-moi, Seigneur.

Et que je meure abandonné, si elle est Ta volonté.

 

À Léon C., mon arrière-grand-père (1860-1926)

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