L’empreinte

C’était la première fois qu’il la sortait, la moto bleue. Je me souviens, j’étais allée la chercher avec lui, pas loin de Grenoble.

Il est parti un dimanche matin avec ses potes – on aurait dit un gamin.

Moi, ça me faisait rire de voir mon papa faire le gamin.

Je ne l’ai revu que trois semaines plus tard, à sa sortie du coma.

Je crois que je ne savais pas quoi penser de tout ça, alors je ne pensais pas. J’attendais qu’il rentre.

Ça a pris huit mois.

Tu sais, on était tous tellement contents, et en même temps on avait peur, il avait l’air si fragile tout d’un coup, ça me faisait drôle de me dire qu’il allait falloir que ce soit moi maintenant qui le protège.

Il est rentré. Et pour la première fois aussi j’ai vu mon papa pleurer.

Depuis, j’ai appris plein de mots que les copains ne connaissent pas.

Fauteuil. Transfert. Coussin. Sondage. Kiné. Douleurs neuro. Spasticité. Incontinence. Antidépresseurs. Séquelles. Incapacité. Escarre.

Mais je n’en parle à personne parce que ces mots-là, les dire ne traduit rien : il faut les vivre pour les comprendre.

Tu vois, y’a que dans les films qu’il y a une fin – soit le héros guérit, soit il meurt.

Nous, on sait que dans la vraie vie, ces mots-là contiennent l’empreinte amère de la condamnation à perpète.

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