Les zèbres de Gaza

La nuit tombe sur l’alignement des grilles. Vibrant dans l’air encore tiède, le chant du muezzin s’élève, psalmodie rassurante : en ces lieux où demain n’est jamais sûr, il est un point de repère, une ancre à laquelle chacun amarre ses espoirs.

La prière achevée, Fouad éteint l’unique lanterne qui remplace maintenant les néons clignotants détruits l’an passé et jamais remplacés. Il se dirige vers la sortie, et soupire en refermant le lourd portail derrière lui : si peu de gens, aujourd’hui encore, sont venus voir les bêtes. La fermeture du zoo menace, il le sait depuis longtemps, mais jamais l’échéance n’a paru aussi proche. Il a cherché des solutions, appelé les administrations, les banques, ses relations passées. Mais la quête a été vaine, et le constat amer : les crédits refusés, les amitiés reniées qui auraient pu lui être utiles sont autant de pierres ajoutées au fardeau de ses préoccupations maintenant quotidiennes. Qui ne suffisent pourtant pas à effacer le souvenir de Bilal.

Qu’il était joli, le petit zoo de Gaza, il y a quelques années encore ! Quand Tsahal est parti, en 2005, tout le monde a soufflé, et y a cru ; a accueilli l’aide étrangère qui a financé la construction, et s’est investi dans ce projet qui rendait vie à des lieux où la mort s’était trop aisément cru chez elle. Les premières bêtes sont arrivées : lions, crocodiles, autruches, singes, Fouad était là quand on les a reçus ; il les a installés avec délicatesse entre les murs fraîchement blanchis et les cours d’eau artificiels. On a cherché un vétérinaire, embauché des soigneurs, et il n’a pas été besoin de faire beaucoup de publicité pour que les visiteurs affluent. Les enfants se pressaient devant les cages et les enclos pendant que leurs parents se rafraîchissaient, assis autour des petites tables blanches aux parasols rouges, ou bien s’étourdissaient dans les auto-tamponneuses, laissant derrière eux, le temps d’une course folle, l’idée de la guerre omniprésente et la dureté d’une vie un instant allégée. Et puis le Hamas a remporté les élections. On était en 2006, Fouad s’en souvient : Bilal venait de naître quand il a compris que son enfant ne connaitrait jamais la paix, et encore moins la liberté. Entre l’enclume des islamistes et le marteau israélien, il a fallu admettre qu’il ne restait plus de place pour eux, ou juste que celle qu’on leur laissait : un espace vital limité au minimum – et que les offensives israéliennes qui ont suivi ont encore tenté de réduire, abattant les maisons, assassinant femmes et enfants, semant la violence sur tout le territoire sans pitié ni répit… Alors les bêtes… Le zoo n’a pas échappé à l’implacable violence. Outre les bombardements par des avions et des hélicoptères, il est devenu le théâtre d’exactions quotidiennes : mitraillages, intrusion de chars, occupation par des soldats ivres de haine qui se sont déchaînés sur les murs à coups de rafales de mitraillettes et de graffitis obscènes… A la fin des combats, quand Fouad est revenu au zoo et qu’il a trouvé le chameau éventré au milieu de son enclos, il a hurlé sa colère et sa douleur, à genoux sur le sable rougi du sang de la bête déjà sèche. Et puis, il a fait le tour des cages et des bâtiments : tout avait été vandalisé ; tout serait à reconstruire, ou presque. Dans les toilettes, un singe s’était réfugié, qui s’est mis à hurler avant de courir s’abriter sous un amas de gravats. Fouad le retrouverait le lendemain, mais l’animal, rendu malade par le traumatisme, devrait être achevé. Un peu plus loin, il a retrouvé les trois antilopes assassinées d’une balle en pleine tête. L’ours, lui, était mort de faim, après avoir dévoré le castor qui s’était faufilé dans la fosse, sans doute lui aussi en quête désespérée de nourriture, et dont il ne restait à présent que la queue sanguinolente, émergeant tel un jouet sordide d’entre les pattes griffues désormais inertes.

Les mois qui ont suivi ont été difficiles ; comment persuader quiconque que le zoo avait besoin d’argent, quand la population elle-même était privée de tout ? Le Hamas, pris de remords ou soucieux de son image, a débloqué des fonds, et Fouad s’est remis au travail. Plus de vétérinaire, certes ; mais on pourrait consulter par téléphone un professionnel égyptien qui s’était proposé. Plus de soigneurs, mais Fouad savait où trouver ceux qui n’avaient pas perdu la foi – ou pas encore – et pouvoir compter sur leur aide. Abdel est revenu, qui pleurait encore sa femme et son fils mais a réinstallé tout le système informatique ; Driss a réparé les enclos, aidé par son petit dernier de cinq ans, le seul qui lui soit resté et qui ne voulait plus le quitter. Tous ont travaillé dur, et en quelques semaines, le zoo était de nouveau prêt à accueillir des bêtes. Bilal commençait à parler, et sa mère lui racontait souvent les histoires que Fouad lui avait rapportées des premiers jours heureux du zoo ; il était impatient de connaître enfin ce lieu mythique et mystérieux qu’on lui décrivait et qu’il s’imaginait comme un pays extraordinaire peuplé de créatures étranges mais pacifiques, qu’il pourrait bientôt approcher et peut-être même caresser. Fouad lui a promis de l’y mener lui-même, mais il devait auparavant repeupler l’endroit, et il a craint un moment que cela ne soit jamais possible : comment faire passer des animaux à travers la frontière, quand Israël maintenait un blocus infranchissable ? Il était hors de question que le zoo n’offre pour toute curiosité que quelques malheureux chats de gouttière ou chiens errants ramassés dans les décombres – Fouad a rejeté violemment la proposition du maire, qui avait cru calmer sa fureur par cette suggestion censée compenser son aveu d’impuissance à toute autre solution. Il voulait des bêtes sauvages ; et il en aurait. Il suffisait de le vouloir assez fort – c’est ce qu’il répétait à Bilal, chaque jour depuis sa naissance : Tu réussiras, mon fils, si tu le veux assez fort. Il connaissait, comme chacun à Gaza, l’existence des tunnels de Rafah, anciens passages de contrebande à la frontière égyptienne ; des centaines de conduits se creusaient maintenant en parallèle, tout un réseau qui allait permettre le passage de ce qui manquait depuis le blocus. Sont arrivés, petit à petit et de plus en plus nombreux, des motos, du Coca-Cola, des frigos, des cigarettes… et les animaux tant espérés. Fouad a eu honte de se sentir presque aussi heureux qu’au jour de la naissance de Bilal lorsqu’il a serré dans ses bras le bébé crocodile, encore muselé et épuisé par le transport, qu’il avait tant attendu. Deux autruches sont ensuite arrivées, dont les liens trop serrés autour des pattes avaient blessé la chair, et il s’est consacré personnellement à leurs soins quotidiens jusqu’à la totale disparition de leurs cicatrices. Parfois, les passeurs abusaient de la situation et menaçaient de laisser mourir les bêtes au fond des tunnels si l’on augmentait pas leur prime ; Fouad a dû céder plus d’une fois mais jamais il ne l’a regretté. En peu de temps, il a reconstitué une animalerie, certes moins vaillante et impressionnante qu’à l’origine, mais en tous cas appréciée et visitée à nouveau par les familles… et découverte par Bilal un jour d’automne. Fouad n’oublierait jamais l’image du petit garçon cheminant, la main dans celle de sa mère, dans les allées, d’abord apeuré, puis curieux, et finissant par la lâcher pour courir en riant d’un enclos à un autre, ne s’arrêtant que le temps de caresser la tête d’une mule ou de tendre une touffe d’herbe fraîche à un chevreau. Ses premiers mots ont été les noms des bêtes du zoo, et il a bientôt voulu s’y rendre chaque jour, tantôt mené par sa mère, tantôt avec Fouad qui le prenait avec lui sur le vélo utilisé pour son inspection quotidienne. Parfois, le bonheur semblait être de retour. Un bonheur simple mais fugace, qui disait juste qu’il existait pour peu qu’on veuille venir le rencontrer.

Mais la guerre n’a jamais cessé, et la mort a toujours été là, tapie dans l’ombre de chaque pierre de Gaza. Trop souvent encore, les raids et les attentats ont fait des victimes dont le journal ne dénombrait souvent même plus les victimes. Chaque jour Fouad tremblait pour sa famille. Bilal incarnait tous ses espoirs, et son avenir ; il le lui disait, même si l’enfant ne le comprenait pas encore ; et il priait, chaque jour, pour que cet avenir soit radieux. Ou simplement clair et limpide comme parfois le ciel du matin.

Fouad n’avait pas eu le cœur de lui dire que rien n’était moins sûr ; que pour le zoo, en tous cas, les jours pouvaient être comptés. Les visiteurs se faisaient trop rares. La bande de Gaza, exsangue, n’avait plus le cœur à se divertir, quand bien même elle en aurait eu les moyens. Les animaux, sans état d’âme, réclamaient leur ration quotidienne – et comment la leur assurer quand on n’a même plus de quoi se nourrir soi-même ? Les fauves ne pouvaient se passer de viande, et l’un des lions est mort de faim. Les deux derniers babouins arrivés par tunnel étaient malades et n’avaient pas survécu – mais Fouad avait dû payer le passeur.

Le malheur s’est invité à la fête par un jour pourtant calme : Bilal était là quand on est venu livrer un renard des montagnes. Pas trop cher, même si peu exotique, l’animal occuperait l’une des cages désertées et redonnerait un semblant d’animation au quartier des mammifères. La caisse a été ouverte un peu trop vite et Fouad n’a pas vu son fils, charmé par la beauté du pelage roux, introduire sa main dans l’ouverture pour tenter une caresse… Un hurlement suivi d’un cri l’a fait bondir pour arracher le bras Bilal aux crocs acérés qui l’avaient happé. L’enfant a beaucoup pleuré, mais il y a eu plus de peur que de mal – en apparence seulement ; car il a fallu abattre l’animal la semaine suivante. Il avait la rage. Et Bilal l’avait contractée. D’abord remis de ses émotions, il s’était senti mieux, mais une fièvre violente l’avait frappé le lendemain, qui n’avait plus cessé et avait conduit à l’examen du renard – et au diagnostic fatal. Le docteur avait avoué son impuissance : en l’absence de sérum antitétanique, indisponible à Gaza, Bilal était perdu.

Fouad a senti ses forces l’abandonner. Tout un jour, et toute une nuit, il a veillé son fils qui délirait. Mais au matin, Bilal a semblé aller mieux et Fouad a cru au miracle. L’enfant a voulu se lever, et aller voir les animaux. Comment le lui refuser ? Le docteur a anéanti les derniers espoirs de Fouad : Même s’il y a du mieux, il mourra. Tôt ou tard. Je suis désolé, a-t-il dit avant de raccrocher.

Le père et l’enfant sont alors partis, main dans la main, pour une visite du zoo dont seul l’un des deux savait qu’elle serait la dernière. Leurs pas les ont menés devant l’enclos des zèbres :

Papa ? a dit Bilal d’une petite voix. Les zèbres… Où sont-ils ?

Puis il s’est mis à pleurer devant les bottes de paille noircies.

Fouad a baissé les yeux. Les zèbres étaient morts la veille. Mais comment lui dire la vérité ? Comment lui avouer que ce pays où il avait grandi laissait mourir des animaux parce que les hommes y manquaient de tout ? Qu’eux-mêmes se sentaient parfois traités comme des chiens, rejetés comme des galeux, parqués comme les bêtes d’un zoo fantôme dont plus personne ne voulait la charge ?

Ils sont chez le vétérinaire, ne t’inquiète pas.

La réponse était venue, spontanée, parce qu’il n’y avait rien d’autre à dire. Parce que si Bilal voulait revoir ses zèbres, il les reverrait. Il les ferait revenir. Il suffisait qu’il le veuille assez fort.

Alors, il a cherché. Dans tout Gaza, remué ciel et terre pour les trouver, au plus vite parce que le temps pressait, et au matin du lendemain, il les avait : deux ânes. Deux ânes blancs des montagnes, à un prix dérisoire – mais peu importait le prix à payer pour revoir sourire son enfant. Son fils qui, depuis leur retour du zoo, avait été rattrapé par la fièvre et ne s’était plus relevé. Désespéré, Fouad a compris qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il a appelé Farid, le coiffeur. Lui a demandé s’il lui restait de la teinture noire. Farid a dit oui – de la teinture française, la meilleure. Il allait l’apporter, et ce que Fouad lui demandait, il le pensait possible ; en une journée cela pourrait être fait.

Au matin du quatrième jour, sans lui montrer son chagrin, Fouad est venu chercher Bilal. Il a pris dans ses bras son fils brûlant de fièvre et l’a amené au zoo. Devant l’enclos des zèbres.

Regarde ! lui a-t-il soufflé à l’oreille

Alors Bilal a soulevé la tête et Fouad a vu son visage s’illuminer :

Ils sont revenus ! Papa… Ils sont revenus !

L’enfant a succombé quelques heures plus tard. Farid, le coiffeur qui s’était changé en magicien le temps de peindre des rayures noires sur les corps des deux ânes pour les déguiser en zèbres, était là, mais il n’a rien pu faire d’autre que de prendre Fouad dans ses bras pour lui permettre d’y sangloter.

*

Le zoo a changé de directeur. Fouad est parti, et personne ne sait où. Il n’y a presque plus d’animaux derrière les grilles. Seuls deux zèbres aux rayures un peu pâlies continuent de faire la joie des enfants.

Cette histoire a été inspirée par des faits réels.

(1er Prix au concours de la Bibl. de St-Jouan-des-Guérets, 2013)

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